Six mois après les séismes, le Népal figure toujours parmi les destinations déconseillées par le Ministère des Affaires étrangères. Pour beaucoup, le pays est toujours sous les ruines, et fait à nouveau l’objet d’attention pour une sombre histoire de blocus pétrolier. Mais qu’en est-il exactement sur le terrain ? Reportage.

– TEXTE ET PHOTOS © BRIEUC COESSENS –

Le 25 avril 2015, un séisme sans précédent de magnitude 7,8 ravageait une partie du Népal, causant la mort de près de 9000 personnes et le déplacement de 500.000 autres. Le 12 mai, trois nouvelles secousses d’une magnitude supérieure à 7 faisaient à nouveau trembler le pays, achevant et élargissant le travail de destruction entamé une semaine plus tôt.

Autour des épicentres de Gorkha (25 avril) et de Dolakha (12 mai), la région du Centre fut la plus gravement atteinte – avec le district de Gorkha, dans la région Ouest. Bien connus des alpinistes et des trekkeurs, les secteurs du Manaslu, du Langtang, du Rolwaling et du Gaurishankar payèrent ainsi le plus lourd tribut aux colères tectoniques, avec des villages entiers rayés des cartes. La vallée de Katmandou et ses sites historiques fut également touchée.


Depuis lors, l’intérêt médiatique est retombé, cédant la place au festival de Cannes et à Roland-Garros, puis à la canicule et au terrorisme. On n’a plus entendu parler du Népal. Jusqu’au 21 septembre, où les amateurs avertis notèrent que la jeune république himalayenne avait enfin promulgué sa Constitution, près de dix ans après la fin de la guerre civile.

Aussitôt voté, le nouveau texte suscitait l’objection des Madhesis – une ethnie du Sud du pays établie en bordure de l’Inde. Pour se faire entendre, ceux-ci ont entrepris de bloquer la frontière, causant une grave pénurie de carburants et de médicaments. C’était suffisant pour que la presse et les défenseurs du Népal s’alarment de l’instabilité politique et du risque de crise humanitaire. Mais le billet d’avion était déjà réservé ; l’appel de l’Himalaya était plus fort que les larmes. Atterrissage programmé le 26 octobre !  

Les médias avaient prévenu : il fallait s’attendre à des difficultés de transports, des restaurants et des hôtels fermés. Les amis sur place, eux, disaient  « OK », sans s’étendre. Et sur Facebook, on avait vu les queues interminables de véhicules à l’approche de stations-services ouvertes très occasionnellement. Sur le Net, on avait lu les blogs des ONG ou les articles alarmistes du Kathmandu Post ou de l’Himalayan Times, prédisant déjà une crise majeure causée par la pénurie de carburants : fermetures d’entreprises, chômage des hôteliers, des conducteurs de bus, de rickshaws, des marchands ambulants… Enfin, on avait toujours en mémoire les images de destructions massives présentées en boucle sur nos écrans durant les jours qui ont suivi le premier séisme…

VIDEO : en live à Katmandou lors de l’effondrement des temples du Durbar Square de Basanthapur

Alors, 6 mois après la catastrophe, à quoi donc ressemble réellement le Népal ???

D’abord, l’aéroport. Il est intact, calme ; des monceaux de valises jonchent les couloirs comme abandonnées en transit, les douaniers sont cool, le cours de la roupie n’a pas changé. WELCOME TO NEPAL !

Dehors, c’est fluide : on n’est pas assailli par les chauffeurs de taxis. Temps mort ! A vrai dire, le parking est presque vide. Il faut faire voiture commune avec d’autres voyageurs, patienter. Mais moins d’une heure après avoir débarqué, chacun est à bon port. Thamel semble désert ! Les rues paraissent vides, les marchands tuent l’ennui. Mais surtout, aucune trace d’un quelconque tremblement de terre ne saute aux yeux… Ou alors, il faut vraiment chercher !

Pour l’hôtel, no problem. Les offres sont nombreuses, les établissements vides… Au restaurant, c’est un menu fixe « Indian Blockade » qu’on propose, basé sur les produits et les modes de cuisson disponibles ; mais on mange correctement si on sait ne pas être trop exigeant.  Sur les trottoirs, on cuisine au feu de bois les repas domestiques…


Les marchés demeurent bien achalandés. Et contrairement à ce qu’annonçaient les journaux, les vendeurs ambulants n’ont pas déserté le pavé. Les boutiquiers pleurent, mais n’insistent pas plus. Au contraire, ils vous disent « merci », simplement d’être là, et prennent le temps d’échanger avec vous, sincèrement.

Sur le pas de leur porte, les directeurs d’agences vous abordent comme si vous étiez le Messie. Le but est toujours le même : vous demander de faire venir vos amis, voire un peu de sous pour les familles de leurs porteurs, là-haut dans les villages qui ont souffert…

 

Katmandou est vide, mais tient la tête haute. Les effondrements ont été ponctuels. Là où c’est nécessaire, on reconstruit, ou on continue de déblayer, brique après brique, à la main. Les plus aisés se ravitaillent contre fortune en carburant au marché noir. La plupart des prix augmentent, celui des  taxis surtout ! Les liaisons routières vers les principaux centres touristiques – Pokhara, Sauraha, Jiri, … – peuvent être irrégulières, mais dans l’ensemble, tout roule !  Comme à l’ancienne, on voyage à nouveau sur le toit des bus, et on grimpe à trois sur les motos. La circulation est réduite, le ciel bleu, l’air respirable. Mais non, Katmandou n’est pas morte : dans les quartiers populaires, l’animation est toujours aussi intense !

DIAPORAMA : Katmandou, une ville déserte et sans voitures, mais pas si “ruinée” que le médias d’Occident ont bien voulu nous le faire croire. Là où c’est nécessaire, on déblaie et on reconstruit, brique après brique…

En montagne : survie et résilience !

Ailleurs, dans les secteurs de moyenne montagne fortement impactés par les séismes – Dolakha et Ramechhap, notamment – on a pu observer que la plupart des familles se sont relogées dans des abris de fortune faits de bambou, de tôles métalliques et de plastique, ou dans des cabanes de bois, rebâties à la hâte avec les quelques roupies de l’aide gouvernementale (15.000 Nrs = 130 €). Faisant preuve d’une résilience extraordinaire, ceux qui exerçaient auparavant une activité touristique ont délocalisé celle-ci dans leur maisonnette « provisoire » pour continuer de fournir les services de base à leurs rares hôtes, presque devenus vitaux : hébergement et restauration. Voir l’article “TENZING-HILLARY TREK” pour un compte-rendu plus précis de la situation dans cette zone.

Les prestations s’y limitent au minimum, le plus souvent un simple bat-flanc agrémenté d’un mince matelas en guise de lit, et un dhal bat  pour le repas. Au matin, c’est  un rustique pain tibétain ou un chapati, éventuellement accompagné de miel et d’oeufs. Autant dire de suite que ce n’est pas le grand confort, mais rien ne manque – pas même l’eau pour se laver –, et c’est largement suffisant quand on voyage…

Même les petites échoppes éparpillées çà et là dans ce qu’il reste d’auberges ou dans les devantures de quelques cabanes continuent d’offrir eau minérale, sodas ou cannettes de bières, cigarettes et barres chocolatées pour le ravitaillement des trekkeurs ! Quant aux repas, ils sont le plus souvent préparés à base des denrées produites sur place, dans les très nombreux champs s’étageant en terrasses sur les flancs des montagnes partout où c’est possible. On peut y voir du mil, du riz et du colza en fleurs, des bœufs aux labours, des tailleurs de bambous, des troupeaux… Dans les hameaux, on s’active partout aux tâches vivrières traditionnelles !

La vie continue, donc, avec ses aléas habituels. Rustiques par essence, les populations des campagnes semblent faire face avec fatalité, et s’accommoder sans trop de difficultés du quotidien dans les cabanes. Ici, la Fuel crisis  n’a pas d’autre importance que les livraisons d’aide humanitaire qu’elle empêche. On cuisine chaque jour au feu de bois, et c’est à pied qu’on se déplace. Les abris sont enfumés, peu isolés, leurs occupants exposés aux maladies respiratoires. Couvertures, vêtements et médicaments manquent…

Pour le visiteur, partager un moment avec ces gens dans de telles conditions, c’est plonger dans un Népal profond, authentique et immuable. C’est se sentir unique, comblé d’instants privilégiés qui valent largement qu’on cesse, pour un temps, d’être un simple touriste. On en redevient découvreur, explorateur, a minima dépositaire d’un devoir de témoignage !


Avec les séismes et l’Indian Blockade, c’est l’image globale de la destination « Népal » qui prend un coup. Les gardiens de lodges ont beau afficher sur leurs murs « safe from earthquake », de Katmandou aux itinéraires les plus réputés, l’effondrement de la fréquentation touristique semble généralisé.  Ainsi, au pied du toit du monde, l’itinéraire du camp de base de l’Everest au départ de Lukla connaît une baisse significative de sa fréquentation ; pourtant, le secteur n’a que été très peu touché par les secousses, et les prestations y sont toujours aussi complètes que confortables !  Au Sud, dans le Chitwan, d’ordinaire également très couru, les touristes se comptent là encore sur les doigts de la main !

En conséquence de la frilosité touristique, c’est toute la chaîne des services qui est touchée : chauffeurs de bus ou de taxis, guides et porteurs d’agences, restaurateurs et hôteliers, propriétaires de lodges, porteurs de fret… C’est l’ensemble de l’économie du pays qui ramasse. Injustement !

Même dans le Sud du pays, notamment dans la zone très touristique du Chitwan, où les secousses n’ont pourtant pas du tout été ressenties, on ne remarque ni véhicule à moteur ni visiteur étranger…

Car si l’on en croit les informations du Nepal Tourism Board – l’agence de promotion  nationale – seuls  11 des 75 districts ont été réellement affectés par les séismes : Manaslu, Langtang, Helambu, Rolwaling, Gaurishankar principalement… Mais le Dolpo, le Mustang, les Annapurnas, l’Everest, le Makalu et le Chitwan n’ont pas bougé. En outre, d’après les agences de trek locales, 80 % des sentiers atteints ont été réhabilités, et l’on peut aisément constater sur place que tout est prêt pour accueillir les prochains visiteurs, avec ou sans pétrole ! Seuls ces derniers manquent, finalement. Car là où ils dépenseront leur argent pour leurs besoins de base, ils contribueront notamment à la reconstruction des infrastructures d’accueil, et ce faisant, c’est tout un pan de l’économie qu’ils aideront à redécoller : du charpentier au tailleur de pierres en passant par les porteurs, les agriculteurs, les guides ou les caravaniers… En outre, ils aideront les villageois démunis à acheter par eux-mêmes et directement les fournitures essentielles à leur confort dans les abris de fortune, la plus grande part de l’aide promise ne leur étant à ce jour pas encore parvenue !


Dès lors, sous un angle tout à fait pragmatique, c’est vraiment le moment d’aller au Népal ! Vous aurez le sentiment d’être seul et ne manquerez de rien, même si – pour corollaire – vous serez souvent amené à payer plus, voire beaucoup plus qu’en temps normal. Mais le voyage en vaut la peine ! Vraiment ! A la fois parce qu’il comblera votre attente d’une expérience touristique unique, au plus proche des communautés rurales, mais aussi – et surtout ! – parce que les retombées de celui-ci seront bien plus efficaces que toute l’aide internationale qui dort actuellement sur des comptes en banque ou dans des entrepôts, en attendant que les parlementaires règlent leurs petites histoires, dont les gens des campagnes demeurent à mille lieues !

Alors allez-y : le Nepal, c’est MAINTENANT !

Envie d’approfondir le sujet ? Regardez ici mon documentaire “SPLENDEURS ET TREMBLEMENTS (SUR LES CHEMINS DE L’EVEREST)”