Jusqu’aux années 1980, le trek du Camp de Base de l’Everest débutait au niveau de Jiri, à seulement 80 kilomètres à l’Est de Katmandou. Depuis l’ouverture, à mi-parcours, de l’aérodrome de Lukla, l’itinéraire originel est tombé en désuétude, mais demeure prisé par les voyageurs désireux d’accéder au toit du monde en parcourant un Népal préservé de la frénésie touristique du haut Khumbu. Au catalogue des trekkings népalais, il est connu sous le nom de “Tenzing-Hillary Trek”, en hommage aux premiers vainqueurs de l’Everest.

Si l’on a parcouru les sentiers de l’Everest depuis Lukla (trek classique ou haute-route) vers le camp de base tant convoité sans connaissance préalable du Népal, on retiendra à jamais cette expérience unique d’une longue marche où la lenteur se met au service de l’émerveillement de tous les sens : les yeux, bien sûr, mais aussi l’ouïe, le goût et, plus subtilement, l’odorat ! Nul, sans doute, ne pourra oublier cette expérience touristique unique et si particulière – savant dosage de dépaysement, de rupture, d’accueil, d’aventure et d’imprévus – qui fait de l’Everest Base Camp Trek un produit de luxe en croissance constante, un must indiscutable.

Vous avez dit “authentique” ?

Mais en revenir pose forcément la question suivante : tout cela est-il encore « authentique », lorsque l’on sait que le sentier de l’Everest est fréquenté chaque année par près de 35.000 marcheurs, expéditions non-comprises ? Poster un selfie sur Facebook à Gorakshep – 5170 m d’altitude – lors de l’ultime étape menant au camp de base reflète-t-il vraiment la réalité du Népal et, plus précisément, celle du peuple Sherpa ? Si l’authentique évolue, alors il faut admettre que oui. Nourris par l’Everest depuis plus de soixante ans, les Sherpas se sont adaptés à la demande en proposant un accueil de pointe tout en préservant leurs coutumes, techniques et traditions. Un équilibre subtil qui est la clé de voûte du système touristique du haut-Khumbu, la région du Toit du monde !

Mais si ce modernisme, les avions de Lukla et les hélicos de Namche Bazaar, les cybercafés, les smartphones, les processions de touristes, les « Reggae Bar » et « Irish Pub » bordant le sentier dans ses premières étapes vous laissent ce sentiment de n’avoir pas tout compris, appliquez à la lettre le slogan du Népal « Once is not enough / Une fois ne suffit pas » et revenez-y. Revenez-y par ailleurs et revenez-y autrement !

GALERIE : le TENZING-HILLARY TREK, un itinéraire historique où la société industrielle ne semble encore n’avoir jamais pénétré…

Ailleurs, c’est à Jiri, pour commencer. Le point de départ de ce qui fut le tout premier itinéraire pour aller de Katmandou à l’Everest. Un tracé au plus proche des populations campagnardes du Népal, mais totalement délaissé par les touristes depuis la construction de l’aérodrome de Lukla, en 1980.  Autrement, c’est donc en bus, d’abord, puis en 8 jours de marche supplémentaires, seul ou presque, sans connexion wifi, sans réseau mobile, sans boutique à chaque détour de combe. Autrement, c’est – enfin – plus durement, moralement, physiquement… Plus éprouvant, plus accidenté, plus long, plus espacé, plus sauvage ! Que du bonus ! Ou presque…

En effet, moins de 5 % des candidats au camp de base de l’Everest empruntent désormais ce circuit. Dès le départ de Jiri, l’on se sent dans une campagne sauvage et peu peuplée, parfois même hostile lorsqu’on s’y retrouve pour la première fois, de nuit, à traverser des villages encore meurtris par les séismes de 2015. Comme toujours quand on voyage, il va falloir un petit temps pour s’habituer à ces conditions : commodités plus que sommaires, absence quasi-totale d’étrangers, ambiance parfois pesante, pour ne pas dire “de mort”. On n’en parle pas, mais difficile, à la vue de certaines ruines, de ne pas imaginer que les victimes on pu (dû ?) être nombreuses dans certains de ces villages…

GALERIE : les quatre premiers jours du trek, dans les districts de Dolakha et de Ramechapp, on traverse des zones épicentrales fortement impactées par les séismes du printemps 2015.

Voyage en mode “détox”…

Mais dès le premier matin, le réveil à Shivalaya – carrefour de vallées et point d’entrée de la zone de conservation du Gaurishankar – redonne du baume au cœur par son animation et son paysage de carte postale. On traverse des champs verdoyants et des forêts luxuriantes au fil d’un sentier souvent bordé de cabanons qui, tous, font salon de thé et épicerie. On vous y accueille avec un sourire intéressé, parfois d’un regard interrogateur. Il faut négocier la photo, peut-être la monnayer. Le touriste ici, est un animal rare. Alors, peut-être vous aussi hésiterez-vous à vous approcher de trop près des paysans, portant tous fièrement à la ceinture le fameux khukuri, le poignard traditionnel du Népal. Mais en plus de vous habituer aux cabanons, à la rupture de vos connexions diverses, vous vous habituerez aussi à cette profonde ruralité, et apprendrez vite que votre voyage s’enrichira grandement d’aller au contact, sans fausse pudeur et sans timidité. Respectez, soyez poli, intéressez-vous et prenez le temps. Le Tenzing-Hillary Trek ne se consomme pas, il se déguste avec sagesse et c’est de cette façon qu’il est le meilleur !

Le chemin procure le sentiment grisant de découvrir une région sauvage et préservée, sur laquelle le temps n’a aucun cours 

Passés ces premières constatations, on entame un voyage intérieur, renforcé par l’absence de touristes et la proximité immédiate avec les habitants du secteur – Raïs, Sherpas, Tamang, Newars… Chaque jour, vous serez surpris de la disponibilité des gens, même de ceux qui auraient tout perdu dans les séismes ! Chaque jour, vous regarderez devant vous le paysage en appréhendant les milliers de mètres de dénivelées à avaler, mais vous vous habituerez aussi, comprenant vite qu’ici, marcher est un mode de vie, une nécessité, et que – comme tous ceux qui vivent là – vous n’en avez pas le choix. Vous trouverez votre rythme, posé, et vous oublierez de vous presser…


… dans un Népal traditionnel

Chaque hameau, chaque terrasse de champ est l’occasion de s’arrêter, d’observer, de respirer ! De contempler, aussi, une infinité de montagnes et des paysages chaque jour renouvelés ! De s’imprégner d’un mode de vie rural traditionnel et de techniques séculaires, aux accents préindustriels. A part le ballet matinal des rotations aériennes entre Katmandou et Lukla, ou un rare tracteur parfois croisé, le trek Jiri – Lukla procure le sentiment grisant de découvrir une région méconnue, sauvage, préservée, sur laquelle le temps n’a aucun cours.

On y dort dans de minuscules auberges à peine dotées de trois lits, de douze volts d’électricité et d’un unique foyer de terre sèche. On finit par se sentir non plus seul, mais unique, et l’on prend conscience de vivre des moments rares, privilégiés. « Authentiques » ? Certainement !

On peut visiter les monastères de Taksindu, de Jumbesi, de Kharikhola sans autre Occidental à proximité, et même être invité à prendre part à une puja, une cérémonie bouddhiste. Discrètement et sans fard. Ici, les hommes sont pauvres et l’on n’affiche pas sa foi avec autant de luxure et d’ostentation qu’au pied de l’Everest. Expérience intérieure, toujours…

GALERIE : les maisons de bois traditionnelles et les cabanes “provisoires” accueillent les rares visiteurs étrangers dans des conditions plus que sommaires, mais qui offrent des moments privilégiés.
GALERIE : expérience intérieure tout au long d’un sentier jalonné de rencontres avec de modestes moines bouddhistes.

L’Everest initiatique

Si elle est intérieure, sur le Tenzing-Hillary Trek, l’expérience est évolutive, aussi. Sur le plan social, d’abord, car plus on avance, plus on sent poindre l’influence de l’Everest Business : des cabanes sommaires et des sentiers déserts parcourus seulement de paysans, on passe progressivement à des lodges et des maisons de plus en plus cossues, des groupes de porteurs, des caravanes de mules, des touristes de plus en plus nombreux… C’est particulièrement visible lorsque l’on rejoint Kharikola, une bourgade au carrefour des sentiers venant de Jiri (accès à Katmandou par la route) et Phaplu (aérodrome et piste carrossable vers Katmandou).

Expérience physique, enfin. Car avec près de 8000 m de dénivelée positive et autant à descendre, on a mal ; mais plus on avance, moins les courbatures se font sentir. Même, on s’acclimate lentement, avec un passage à 3600 m d’altitude notamment, au Lamjura La, de telle sorte qu’on pourra aborder la suite du trek dans une forme optimale et s’autoriser, encore, de sortir des sentiers battus !

Dès lors, par la diversité des rencontres, des habitats, des paysages, la difficulté de son tracé et l’expérience intense qu’il propose, si le trek historique de l’Everest au départ de Jiri peut parfois paraître long, il n’en revêt pas moins un caractère initiatique, nécessaire pour aborder le haut-Khumbu dans une logique de découverte, de curiosité et d’ouverture, logique de plus en plus rare à l’heure où l’EBC Trek se consomme en moins de deux semaines de congés payés, A/R Paris – Lukla compris !


L’après-séismes

Localisées dans le district de Dolakha, siège de l’épicentre du séisme du 12 mai 2015 (magnitude 7,2), les premières étapes du Tenzing-Hillary Trek traversent certains des secteurs les plus meurtris du pays. Six mois après la catastrophe, l’on pouvait constater que les habitants touchés avaient déjà entrepris de reconstruire, à la main, sans attendre l’arrivée d’une hypothétique aide financière. Une fois sorti de Jiri et ce jusqu’au Lamjura La, il n’existait plus la moindre auberge en dur pour accueillir les touristes. L’hébergement se fait donc dans des lodges « provisoires », cabanes en bois qui servent également d’habitations principales aux hôtes. Au vu de l’ampleur du travail de reconstruction, on peut penser que cette situation perdurera au moins encore quelques années.